Mes souvenirs les plus vivaces sont tous d’épisodes conflictuels. À croire qu’il ne me serait jamais rien arrivé de sereinement bon. Depuis ma petite enfance, je crois bien, la vie fut pour moi un habitat inconfortable peuplé d’anges placés là pour ma honte et de démons voués à mon malheur. Je n’ai jamais connu ni fréquenté plus de deux ou trois personnes normales à la fois, et leur présence suffisait à me persuader que le reste était irrémédiablement détraquées. Je fus très tôt convaincu de faire partie de cette majorité bancale. L’angoisse et la colère resteront mes compagnes de tous les jours.
Le plus dur, c’ était de ne pas comprendre et de n’être pas compris. Non pas incompris ou mésestimé, mais «mépris»: compris autrement, dans un autre langage, une autre attente, une autre hiérarchie. De se découvrir autre que soi et nu sous le regard des autres; méprisé pour ce qu’on estime, estimé pour ce qu’on méprise. J’ai découvert très tôt la pluralité des mondes, et le goût de me faire un royaume à part. Ω